A dévorer !

« A l’encre rouge », Marjorie Texier : mère amère

Lysiane rêve, depuis sa plus tendre enfance, d’être chanteuse. Elle le sait, c’est sa vocation, elle est faite pour cela. Sauf que dans sa plaine du Nord de la France, dans le quotidien de l’auberge que tiennent ses parents Jeanne et Pierre, il faut avoir la foi chevillée au corps pour y croire. Et sauf que, autour d’elle, personne ne prête attention à sa voix. Tout simplement parce qu’elle n’en a pas vraiment. Peut-être que si ses parents lui avaient accordé des cours, la mécanique aurait pu s’enclencher. Heureuse, positive. Mais le destin en a voulu autrement.

Lorsque Fred Solange, un musicien en voie de percer, s’arrête un jour à l’auberge, son regard est d’emblée attiré par la pétillante et sensuelle Lysiane. Il faut dire que la jeune fille, qui a à peine dix-huit ans, met le paquet pour mettre en valeur ses atouts. Il n’y a jamais rien de trop (et c’est bien là le problème).

« Ses ongles de feu sont sa revanche sur le silence, la preuve évidente qu’une flamme brûle en elle malgré l’ennui, l’isolement et tout ce que la vie nous empêche d’accomplir, sans se justifier. » (p.19)

Conquête parmi tant d’autres, Fred jette son dévolu sur Lysiane, le temps de quelques nuits. Elle, croit dur comme fer que sa vie va s’écrire avec celle de Fred. Comme choriste, ce sera déjà très bien ! Lorsqu’elle lui fait part de ses désirs secrets, le chanteur en herbe fait trois pas en arrière : une énième groupie qui espère son heure de gloire, non merci !

« Pauvres efforts inutiles de Lysiane, payés d’une déception qui avait transformé l’abandon en obsession alors qu’elle n’était pour lui qu’une passade, une expérience anodine instantanément effacée de sa mémoire. » (p.267)

La rupture est violente pour Lysiane, qui voit son rêve de gloire s’évanouir tout comme la silhouette de Fred sur sa moto. Mais il lui reste un petit quelque chose, tapi au creux de son ventre.

Et Jolene, du nom de la chanson de Dolly Parton qui a bercé toute la jeunesse de Lysiane, de naître. La jeune mère refuse le bébé, refuse d’être appelée maman. Elle la confie à Jeanne et à Pierre, qui deviennent ses parents de substitution. Lysiane quitte sa campagne pour devenir serveuse dans un bar à Lille et retenter sa chance, autrement. Sa fille ? Elle n’en a que faire. Au mieux un nourrisson braillard et insupportable.

« Sa seule préoccupation était de ne pas froisser ses boucles. Le bébé qui poussait en elle n’avait pas d’importance. Il sortirait, elle le donnerait et irait par la plaine, loin de l’enfance. » (p.48)

Pourtant, lorsque la jeune femme daigne revenir à l’auberge de ses parents, presque contrainte et forcée, c’est la jalousie qui l’envahit : jalousie de voir que Pierre et Jeanne accordent à Jolene tout ce dont elle a pu manquer elle quand elle était enfant ; jalousie de ne plus se sentir au centre de l’attention ; jalousie de cet amour pur, inconditionnel, qu’elle ressent chez des grands-parents qui goûtent de nouveau avec joie à la parentalité.

Alors, telle une enfant capricieuse, Lysiane va concentrer sa hargne, sa colère, sur Jolene. Par l’ignorance, durant toute sa prime enfance ; puis, lorsque la petite, si jolie et si gentille, commence à afficher de doux cheveux d’ébène, à saccager sa beauté à grands coups de ciseaux à chaque visite pour l’affubler d’un carré strict. Docile, comprenant que le mieux pour apaiser sa mère est d’être conciliante, la petite Jolene se laisse faire. Parfois même, pour apaiser les tempêtes qu’elle sent à chaque fois venir, elle se sacrifie, apportant à cette mère qui n’en est pas une les ciseaux destructeurs.

Jolene sait que lorsque le tourbillon de sa mère est passé, Jeanne et Pierre, ses vrais parents pour elle, sont là. Avec eux, tout n’est que douceur et tendresse, et il faut bien cela pour compenser la carence inhérente du vide maternel. Puis, au-fur-et-à-mesure qu’elle grandit, la petite se découvre une prédilection pour la musique et l’écriture. C’est naturel, spontané. Viscéral, incarné en elle, tout simplement.

Face à ce don de la nature (ou des gènes paternels ?) qui auréole sa fille du sceau du génie musical, Lysiane hurle : c’est ELLE qui aurait dû être remarquée ! C’est ELLE que l’on aurait dû encourager ! Au lieu de cela, elle se saigne pour mieux élever sa fille, s’échinant chaque jour pendant deux services aux tables du bar. Puis, une fois les affres de sa jalousie calmées, Lysiane réfléchit que sa revanche sur la vie est finalement entre les mains de sa propre fille : c’est grâce à Jolene qu’elle va enfin devenir quelqu’un, la personnalité qu’elle aurait dû être depuis longtemps si cette gamine ne lui avait pas « gâché » la vie.

« Toi, tu as du talent et tu réussiras ! Tu seras ma revanche et ma victoire sur tous ces mecs qui m’ont menée par le bout du nez parce que j’ai grandi comme une idiote dans un trou paumé. » (p.140)

Sans aucune considération pour les désirs et les attaches de Jolene, Lysiane la déracine de force de l’auberge pour l’amener à Lille. Son objectif : présenter Jolene au Conservatoire. Petit animal savant qui sait que rien ne pourra entraver les désirs impétueux de sa mère, la jeune fille, à présent adolescente, obéit, muette. Et Lysiane de faire de sa fille une marionnette.

Jolene a le cœur gros. Ses vrais parents, Jeanne et Pierre, lui manquent tant. Mais rien ni personne ne semble pouvoir s’opposer aux décisions autoritaires d’une femme prisonnière de ses déceptions, de ses leurres, de ses illusions, de ses regrets. Car, au final, Lysiane est prise au piège d’une vie qu’elle s’invente : elle vit dans ses rêves de gloire passée ou à venir, mais ne fait rien pour concrétiser ses envies.

Le lecteur a le cœur dans un étau tout au long du livre, tant la manipulation dont est victime Jolene est insoutenable d’inhumanité. Prisonnière d’une mère qui n’en est pas une, privée de ses parents de substitution, Jolene se construit dans la résilience absolue. Et peut-être que sa chance à elle est là, revanche inattendue sur la vie, inespérée. Mais tellement méritée.

« Face à cette mère, elle se retrouva sans voix. Hermétiquement scellée. A cette époque, elle n’éprouvait rien de plus que de la défiance, accablée par une menace trop insidieuse pour être nommée. » (p.225)

« Malgré la peur et la culpabilité, elle voulait plus. Ce n’était pas un rêve, juste sa réalité. Chanter pour façonner ce qui au fond d’elle grondait et la consumait, polir et ciseler ses tempêtes intérieures, se laisser envahir par la musique et permettre à sa voix de sortir pour prendre son envol. » (p.262)

Marjorie Tixier livre des portraits de femmes antithétiques, chacune tentant de se construire dans le chaos que la vie lui propose / impose. Elle questionne avec justesse (et tant pis pour nos cœurs meurtris de lecteurs) la tension qui peut parfois naître dans ces femmes qui ont le sentiment de perdre leur statut d’enfant en devenant mère, comme si la maternité signait le deuil de quelque chose. Un questionnement identitaire, fil narratif de tout le roman. Un fil narratif sublimé par une écriture délicate et poétique, même quand il s’agit de l’antipathique Lysiane.

Coup de cœur, coup de foudre pour ce récit, sublime. Et le personnage de Jolene : beau à pleurer…


A l’encre rouge, Marjorie TIXIER, éditions FLEUVE, 2023, 317 pages, 19.90€.

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