« Ordinary People », Diana Evans : épopées du quotidien conjugal

A bientôt quarante ans, dont plus de dix années de vie commune, Michael et Melissa s’enlisent dans un quotidien mortifère. La naissance de leur deuxième enfant, Blake, ravive, contre toute attente, les rancœurs de l’un et de l’autre.

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« Elle s’était perdue en chemin, victime de leur apathie, puis de la baisse d’euphorie qui survient généralement au bout de trois ans de vie commune (d’après les spécialistes), avant de disparaître sous la pierraille domestique qui envahit peu à peu les routes de la passion lorsque l’enfant paraît et que la vie d’adulte se révèle à vous dans son intégralité, vêtue d’une robe d’intérieur grise et informe. » (p.17)

Ainsi, Melissa étouffe dans son rôle de femme au foyer, n’étant même pas capable de disposer correctement d’une heure de travail afin d’honorer ses articles pour le magazine de mode OPEN, pour lequel elle travaille en free-lance. Recluse dans leur maison de la banlieue sud de Londres, chaque journée semble n’être qu’un continuel renoncement à ce qu’elle est, ce qu’elle aurait aimé être, ce qu’elle aurait encore envie d’être.

« Chaque matin, quand Michael quittait le navire, il cessait totalement de penser aux rouages et à la bonne marche de ce navire, dont elle devenait l’unique capitaine. » (p.35)

Michael, quant à lui, s’enfonce chaque jour un peu plus dans sa routine professionnelle. Une longue échappée en bus pour rejoindre le cœur palpitant de Londres, cette ville lui manque tant. Pourtant, malgré cette apparente fuite quotidienne, Michael crève d’envie d’aimer Melissa comme au début de leur relation. Mais la jeune femme s’est progressivement éloignée de lui, et toute tentative de contact semble vouée à l’échec…

« Puis, petit à petit, la réalité s’était de nouveau immiscée entre eux – les enfants, leurs heures passées avec et sans eux, l’emprise étouffante des tâches domestiques – et Michael s’était senti accablé sous le poids de ses efforts, de plus en plus épuisants, presque futiles. Comment l’atteindre ? » (p.298)

Leurs proches amis, Stephanie et Dan, mariés, trois enfants, ne sont guère mieux lotis : Damian peine à faire le deuil de son père. Ayant négligé l’aide proposée par son épouse, l’ambiance s’est nettement dégradée dans le couple. Entre rancœur et dépit, remarques acerbes et suprême ignorance alternent au quotidien.

« Il [Damian] sentait de manière intuitive, quasi instinctive, qu’il vivait en dehors de sa propre vie, en dehors de lui-même. » (p.60)

Comment le couple peut-il survivre à ces crises du quotidien ? L’essoufflement est-il une phase inhérente à toute relation ayant passablement vécu ? Peut-on espérer raviver la vivacité d’origine d’un amour étiolé ?

« Elle était dans son cœur toute la journée, à chaque heure qui passait, chaque pas qu’il faisait. Mais il se demandait si elle l’aimait toujours. » (p.98-99)

« Il n’aimait pas cette Melissa aux lèvres serrées et aux yeux sans amour. Il voulait l’autre Melissa, l’ancienne Melissa, celle du début, au visage doux et tourné vers le ciel, aux yeux tendres et rêveurs. Où était-elle passée ? » (p.137)


Diana Evans questionne, avec pudeur et délicatesse, le doute d’aimer encore et la tentation d’aimer ailleurs ou autrement dans un couple. Ordinary People est la somptueuse chronique de deux couples désunis, qui bringuebalent sur les cahots de la vie à deux : peuvent-ils espérer retrouver un chemin commun plus apaisé ?

« S’il était libéré, ou expulsé, pour quelque raison que ce fût, des graves et belles responsabilités de la vie qu’il menait, il sentait qu’il plongerait sans effort vers de sincères retrouvailles avec un moi plus miteux, comme une montgolfière ayant perdu la flamme. » (p.86)

« il lui semblait que Michael et elle vivaient dans un vieil endroit sûr et poussiéreux, vers lequel ils finissaient toujours par revenir, quelle que soit la beauté de leurs étreintes et des cieux qu’ils atteignaient ensemble. Oui, ils revenaient toujours à cet endroit, où il n’y avait rien à découvrir, où l’avenir était vêtu des oripeaux du passé. » (p.299)

Diana Evans donne également à voir une ville, Londres, et la place de ses habitants autour d’elle : ainsi, en prenant pour protagonistes des personnes de la communauté noire, elle interroge le rapport de la capitale anglaise au multiculturalisme affirmé, particulièrement lors des années Obama. Une ville ouverte à la différence mais qui repousse aussi ses minorités à sa périphérie. Une périphérie toujours plus lointaine tandis que la gentrification londonienne aseptise ce qui hier encore était multiculturel. Alors, dans ces zones où recule une population bigarrée, se jouent les drames habituels des banlieues.

Malgré un titre qui évoque la banalité de tout un chacun en terme de relation de couple établi, il me semble que Diana Evans crée une fresque épique sur un an de vie de ces quatre personnages, en narrant leurs difficultés et les obstacles a priori insurmontables, en évoquant une vertu souvent prête à défaillir, ainsi qu’en insufflant ce qu’il faut de légendes, qu’il s’agisse du légendaire Crystal Palace près des ruines duquel se trouve le quartier de Melissa et de Michael, ou bien des rites nigérians ancestraux que la mère de Melissa lui prodigue pour se protéger des mauvais esprits. Au nom des croyances les plus intimes et les plus culturelles peut-être, Michael, Melissa, Damian et Stephanie deviennent les héros de l’épopée de leur quotidien

« Leur couple était dans l’impasse. Que devait-il faire ? Rester ? Partir ? Il ne souhaitait ni l’un ni l’autre. » (p.153)


Ordinary People, Diana EVANS, traduit de l’anglais par Karine Guerre, éditions Globe, 2019, 378 pages, 22€.

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